A Signes, le choc après la mort d’un maire « à la Pagnol, qui connaissait tout le monde »

Le Monde du 07/08


Jean-Mathieu Michel, maire de cette commune de 2 800 habitants depuis 36 ans, a été renversé par une camionnette venue décharger illégalement des gravats.


Une annonce a été placardée sur la porte de la petite mairie de Signes, au cœur de ce village provençal du Var : « Un hommage sera rendu jeudi à 16 heures à Jean-Mathieu Michel. » « On dira juste trois petites phrases et on se recueillera », précise Alain Reichardt, premier adjoint qui assure l’intérim depuis le décès, lundi 5 août, du maire qui intervenait auprès de deux jeunes hommes déposant illégalement des gravats dans un chemin boisé de la commune. Si la retenue est de mise localement, les hommages, notamment politiques, ont afflué de toutes parts depuis l’annonce de sa mort. Emmanuel Macron, le chef de l’Etat, a salué « le dévouement inlassable » de cet élu local, dans une lettre de condoléances adressée à sa famille, mercredi 7 août.

L’enquête judiciaire, ouverte par le parquet de Toulon, s’est peu à peu orientée vers la piste accidentelle. Le conducteur du véhicule utilitaire blanc qui a écrasé Jean-Mathieu Michel, un maçon âgé de 23 ans employé dans une entreprise des Bouches-du-Rhône, a été présenté mercredi 7 août à un juge d’instruction et mis en examen pour homicide involontaire, a précisé le parquet de Toulon, retenant ainsi le caractère accidentel. Il a été remis en liberté et placé sous contrôle judiciaire. Ses déclarations et celles de son passager, un apprenti âgé de 20 ans dont la garde à vue a été levée au terme de vingt-quatre heures, évoqueraient un acte non intentionnel, une manœuvre au cours de laquelle M. Michel a été percuté.

Trois témoins – deux fonctionnaires et un entrepreneur qui avaient accompagné le maire dans une tournée afin de définir l’emplacement de points d’apports volontaires pour le verre dans trois lotissements de Signes – auraient conforté cette thèse de l’accident. Arrivé sur place très rapidement, le premier adjoint Alain Reichardt dépeint les occupants de la fourgonnette comme « deux gamins »« J’ai aperçu un jeune, livide, complètement perdu, semblant se demander ce qui lui arrivait », rapporte-t-il.

Elu au conseil municipal de Signes en 1977, puis maire en 1983, Jean-Mathieu Michel, 76 ans, est décrit comme totalement dévoué à cette petite commune de 2 800 habitants. Au fil de ses six mandats, il avait abandonné l’étiquette PS de ses premiers pas politiques pour clamer : « Ma seule politique, c’est Signes. » « On ne prenait pas rendez-vous avec le maire, on tapait à la porte du bureau de Jeannot », témoigne Alain Reichardt, ému de se retrouver assis derrière le bureau du maire qui croule sous une montagne de documents. Une collection de ballons ovales témoigne de la passion de Jean-Mathieu Michel pour le rugby et le RCT de Toulon. « Seul un match qu’il ne voulait pas rater était l’occasion qu’il me donnait de le remplacer pour célébrer un mariage », confie son adjoint.

« Investi à 3 000 % pour sa commune »

Adoubé par Paul Ricard, maire de Signes de 1972 à 1980, Jean-Mathieu Michel avait travaillé aux chantiers navals de La Seyne-sur-Mer comme dessinateur industriel pour le compte d’un sous-traitant puis avait occupé un poste de commercial. Né à Toulon, son berceau familial était à Signes, « une commune dont il connaissait le moindre caillou et, en tant que chasseur, le plus petit chemin ». Sa belle-fille en parle comme d’« un homme provençal par excellence, très près de ses villageois et investi à 3 000 % pour sa commune ». Décrit comme un homme discret « qui n’aimait pas que l’on parle de lui », il apparaissait souvent muni d’un chapeau, parfois un brin d’herbe dans la bouche.

Croisé dans une rue, déserte en raison de la chaleur, Martial, marin à Toulon, choisit, lui, l’image « d’un maire à la Pagnol qui connaissait tout le monde ». Mais de prévenir : « Quand on entend dire que tout le monde l’appréciait, attention, il y a ici des querelles de clocher. » Plus exactement d’âpres combats écologistes menés par l’association Signes Environnement. Ses 850 adhérents ont remporté, le 15 juillet devant le tribunal administratif de Toulon, une victoire contre l’usine de goudron devant ouvrir à proximité de la carrière à granulats de Croquefigue.

Essor des dépôts sauvages

Les juges ont annulé l’autorisation préfectorale accordée à un industriel d’exploiter une unité de fabrication d’enrobé. Et pas plus tard que vendredi 2 août, alors que Signes Environnement fêtait sa victoire, on a entendu cette adresse au maire, lui-même adhérent de l’association : « Attention Jeannot, c’est pas toi qui as gagné, c’est nous. N’essaie pas de nous faire une entourloupe. » Sur sa page Facebook, l’association a « exprimé la tristesse de ce départ dramatique – nos idées étaient quelquefois opposées, mais ça, c’était la vie –, la mort efface nos “querelles” bon enfant – elles manqueront ».

La mort de l’élu met unanimement les Signois en colère contre les dépôts sauvages de déchets, notamment du bâtiment, « ces salopards qui, à longueur de semaines jettent leurs gravats autour de la zone industrielle de Signes », peste Alain Ruysschaert, membre de Signes Environnement et de la société de chasse de La Limate, dont le maire était président d’honneur. Selon Alain Reichardt, ces dépôts sauvages connaîtraient un certain essor depuis six mois, alors que, remarque-t-il, « à la déchetterie de Signes, on peut jeter ce qu’on veut. Même la laine de verre et l’amiante, on sait gérer ces déchets-là ». Il appelle donc le législateur à renforcer les sanctions financières pour les rendre dissuasives. « Actuellement, peste-t-il, on risque quoi ? Une petite amende ! Et nous, on a vu Jeannot, sous un drap blanc, qui était mort. »

Luc Leroux  (Signes (Var), envoyé spécial) et  Minh Dréan