L’ombre d’Edouard Philippe plane sur Le Havre

Le Monde du 31/08/19.


Le premier ministre entretient le doute sur son intention de se présenter ou non aux municipales de 2020 dans la ville qu’il a dirigée jusqu’en 2017. 


Le cidre (normand) a été débouché. On parle du Havre (Seine-Maritime), de la beauté de ses quais – tout juste rénovés –, des projets à venir dans la ville. Ne manque plus que le cri des mouettes pour se croire sur le port face au ballet des porte-conteneurs. Mais c’est bien à Paris, sur la terrasse de l’hôtel de Matignon, que les membres de la majorité du conseil municipal du Havre se retrouvent, lundi 26 août, pour le rituel pot de rentrée organisé en leur honneur par le locataire des lieux.

Edouard Philippe est certes premier ministre, mais c’est aussi un collègue, élu de la ville depuis 2001. Il a surtout été maire, entre 2010 et 2017, et ne cesse de répéter à quel point « sa » ville et « sa » Normandie lui manquent, parfois. M. Philippe a d’ailleurs planté un pommier (normand) dans le parc de Matignon. Les convives guettent chacune de ses paroles. Sera-t-il ou non candidat aux prochaines élections municipales, en mars 2020 ? Tête de liste ou simple colistier ? Ou bien choisira-t-il de tenter sa chance à Paris, dans une improbable opération de sauvetage de la majorité, plombée par ses divisions ? Pas de réponse, ni d’allusion ; il est trop tôt pour dévoiler son jeu. « C’est un Normand, il est taiseux… », soupire un participant.

S’il en est un qui attend avec fébrilité que le premier ministre se détermine, c’est bien Jean-Baptiste Gastinne, l’actuel maire (LR) du Havre. Professeur d’histoire en lycée, cet échalas à la crinière argentée – une sorte de Dominique de Villepin de cité portuaire – se sait assis sur un strapontin. Il occupe le fauteuil seulement depuis le 30 mars, jour où il a fallu remplacer au pied levé Luc Lemonnier, un proche qu’Edouard Philippe avait désigné pour lui succéder. Empêtré dans une affaire de harcèlement présumé – il aurait envoyé des photos de lui nu à une femme –, M. Lemonnier a dû démissionner. Sur l’insistance de son ami « Edouard », qui ne pouvait pas se permettre de laisser grossir le scandale.


« Le Havre chevillé au corps »

Jean-Baptiste Gastinne nous fait visiter son bureau, dont une large baie vitrée ouvre sur la place de l’hôtel de ville, située en contrebas. Est-il vraiment chez lui, ce maire ? La décoration n’a pas changé depuis que le premier ministre a quitté les lieux, il y a un peu plus de deux ans. Les mêmes photos en noir et blanc habillent la pièce, celles représentant l’architecte Auguste Perret, le père du Havre de l’après-guerre, et les grues monumentales du port. Jean-Baptiste Gastinne a beau dire « on » plutôt qu’« Edouard » au moment d’attribuer les lauriers couronnant les maîtres d’œuvre de la mandature, il sait qu’il ne sera pas de taille à lutter en cas de retour dans son fief de l’ancien patron. « Je serai candidat aux municipales. Sauf si Edouard Philippe souhaite revenir au Havre », affirme-t-il.

La confiance, entre eux, n’est pas chose innée, même si Monsieur le maire assure consulter son prédécesseur une fois par mois. A l’époque de la primaire de la droite, en 2016, l’ensemble de la majorité avait soutenu la candidature d’Alain Juppé, dans le sillage d’Edouard Philippe. Seul Jean-Baptiste Gastinne, ancien adhérent du Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, s’était exprimé en faveur de François Fillon, dès le premier tour. L’édile émarge par ailleurs toujours au parti Les Républicains (LR), au contraire de M. Philippe, qui en a été exclu après avoir rejoint Emmanuel Macron. « Mon appartenance à LR n’est pas prioritaire, mon parti, c’est d’abord Le Havre », veut néanmoins convaincre M. Gastinne. « Leur ligne politique n’est pas la même », résume pour sa part Agnès Firmin-Le Bodo, députée (Agir) de Seine-Maritime.

Cette dernière a tout intérêt à appuyer là où ça fait mal puisqu’elle est – comme le rapportent la plupart des élus – lancée dans une précampagne pour coiffer le chapeau de candidate de la majorité sortante. Elle refuse, pour l’heure, de confirmer cette ambition. « Je suis députée, je soutiendrai la candidature d’Edouard Philippe, avec Edouard Philippe », élude-t-elle, tout en assurant : « J’ai Le Havre chevillé au corps. »

En tant qu’ancienne suppléante du député Philippe, elle peut se prévaloir d’une certaine proximité avec l’hôte de Matignon. Cette ex-militante LR – parti qu’elle a quitté en 2017, pour s’arrimer, elle aussi, à Emmanuel Macron – ne manque pas de souligner que la liste de la majorité a largement surclassé celle de la droite aux élections européennes, en juin (21,5 % des voix contre 5,2 %). Derrière, cependant, le Rassemblement national, qui a fini premier (22,5 %). « Les Havrais ont validé le choix politique d’Edouard Philippe, et peut-être aussi un peu le mien », se félicite Mme Firmin-Le Bodo.

Dans la circonstance, chacun appelle à l’union, et agite la menace d’un croque-mitaine : le Parti communiste, qui a dirigé la ville trente ans d’affilée à la fin du XXe siècle. Même s’il ne devrait pas avoir le soutien des écologistes au premier tour, le député PCF de Seine-Maritime Jean-Paul Lecoq, seul candidat vraiment déclaré jusqu’à présent, fait figure d’épouvantail dans une ville dont le cœur penche traditionnellement à gauche. « Il a beaucoup d’empathie, et est très connu », souffle un baron normand de la droite. « Les habitants veulent que ça change. Quand vous avez la même municipalité depuis vingt-cinq ans, il y a une usure du pouvoir », estime de son côté M. Lecoq.


« C’est Edouard Philippe le patron »

La droite locale doit en effet composer avec un double héritage : celui d’Edouard Philippe et de son mentor, Antoine Rufenacht, qui avait planté le drapeau du RPR sur l’hôtel de ville, en 1995. L’édile avait ensuite donné les clés de la mairie à son jeune adjoint, en 2010 – la Havraise Christine Lagarde n’était plus disponible pour cause de carrière nationale. Las, la succession ne s’est pas passée aussi bien que prévu. « Antoine a été déçu et meurtri de l’attitude d’Edouard, qui était pour un dégagisme de l’ancienne équipe et dans un désir de s’affirmer pour lui-même »,regrette Agathe Cahierre, ancienne première adjointe d’Antoine Rufenacht, dont elle est restée proche. Quand il s’entretient avec ce père politique, Edouard Philippe lui parle de ses enfants, de ses lectures, de ses voyages. Il ne s’abaisse que rarement à lui demander conseil.


« Celui qui reste le vrai patron de la droite au Havre, c’est Antoine Rufenacht », estime Matthieu Brasse, chef de file de l’opposition socialiste


A 80 ans, le vieux lion Rufenacht n’a pas dit son dernier mot. Son candidat pour 2020, celui pour lequel il va activer ses réseauxv, c’est Gastinne, qui a eu le bon goût de rester chez LR, lui. Dans une retentissante tribune au Figaro, en juillet, il invitait d’ailleurs Edouard Philippe à aller se présenter… à Paris ! « Edouard Philippe ne maîtrise pas toutes les cartes. Celui qui reste le vrai patron de la droite au Havre, c’est Antoine Rufenacht », estime Matthieu Brasse, chef de file de l’opposition socialiste, qui est contredit sur ce point par un membre de la majorité : « Le fils a dépassé le père, c’est Edouard Philippe le patron. »

En s’affichant à plusieurs reprises en ville ces dernières semaines, le premier ministre veut en tout cas montrer qu’il reste maître du jeu. « Il s’est beaucoup promené au Havre cet été et il est très fier de la transformation de certains quartiers sous son impulsion, insiste-t-on à Matignon. Tous ceux qui croient qu’il regarde Le Havre d’un œil lointain se trompent gravement. » Il aurait d’ailleurs plutôt intérêt à ne pas agir autrement. « L’échec de la droite au Havre serait l’échec d’Edouard Philippe », prévient un ténor local. Selon un de ses interlocuteurs, M. Philippe pourrait éclaircir ses intentions courant septembre. De quoi en finir peut-être avec la période de glaciation, et permettre à chacun de sortir les couteaux.


Olivier Faye  (Le Havre, envoyé spécial)