Le grand blues des maires de France

Le Monde du 17/08


Après la mort tragique du maire de Signes, dans le Var, le Sénat a envoyé un questionnaire aux élus pour recenser les violences dont ils sont victimes. 


Sophie Joissains, sénatrice, et Maryse Joissains-Masini, maire d’Aix-en-Provence, aux obsèques de Jean-Mathieu Michel, à Signes (Var), le 9 août. GERARD JULIEN / AFP

C’est la première fois qu’il y pense. Le maire de La Sône (Isère), Pierre Rousset, qui effectue son quatrième mandat, ne sait pas s’il se représentera aux municipales de mars 2020. L’élu de ce petit village de près de 600 âmes s’inquiète pour le devenir d’une fonction qu’il estime de plus en plus malmenée. « Je suis maire depuis vingt-cinq ans, raconte-t-il. En douze ans, je n’ai pas pris un seul jour de congé parce que j’aime ce que je fais. Mais là, il y a un tel mépris… cela me choque. »

Cet homme de 75 ans, qui a été témoin de nombreuses incivilités et actes de « vandalisme » sur sa commune, assure que « la situation s’est considérablement dégradée » au cours des dix dernières années. « Les maires sont pourtant des gens qui se donnent corps et âme pour leur commune, qui sont passionnés par ce qu’ils font, même ceux qui veulent arrêter », précise encore M. Rousset.

Le maire de La Sône n’est pas le seul à manifester des inquiétudes devant la recrudescence des violences : en 2018, 361 maires et adjoints ont été victimes d’atteintes volontaires à l’intégrité physique, selon une note du ministère de l’intérieur révélée le 11 août par le Journal du dimanche (JDD) ; entre 2016 et 2018, menaces et violences ont augmenté plus vite que les atteintes contre les autres professions.

« Droit au respect »

A la suite de la mort tragique du maire de Signes (Var), Jean-Mathieu Michel, renversé le 5 août par une camionnette alors qu’il tentait d’empêcher ses occupants de décharger illégalement des gravats, le Sénat a lancé une consultation pour recenser les agressions et les incivilités qui touchent les élus.

A travers une dizaine de questions, les maires pourront préciser les circonstances des faits, leur fréquence, et donner leur avis sur les moyens dont ils disposent pour faire respecter les arrêtés de police administrative, et les actions qui pourraient être menées pour empêcher les agressions. Les élus sont appelés à répondre à ce questionnaire avant le 15 septembre.

A l’origine de cette initiative, le président (Les Républicains, LR) de la commission des lois au Sénat, Philippe Bas, a dénoncé mardi 13 août « l’insécurité à laquelle les maires peuvent être confrontés dans l’exercice de leurs missions quotidiennes »« Nos maires ont droit au respect (…) et à la protection effective de la République », insiste-t-il.

« On est déjà venu me voir avec une hache »  Damien Foratier, maire de Neuillé-le-Lierre (Indre-et-Loire)

Deux jours plus tôt, le 11 août, c’était au tour du président de l’Association des maires de France (AMF), François Baroin, de s’inquiéter des menaces, intimidations verbales, voire physiques, et dégradations matérielles dont sont parfois victimes les édiles. « Les maires sont en danger », a ainsi alerté M. Baroin.

Lors des funérailles du maire de Signes, le 9 août, le président Emmanuel Macron – par le biais d’un message lu par la ministre de la cohésion des terrotoires Jacqueline Gourault – a assuré qu’il veillerait « personnellement » à ce que les élus soient protégés « face aux incivilités et à la désagrégation chez certains du sens de l’Etat et de la nation ». 

« Sans pitié »

Alors qu’ils restent de loin les politiques préférés des Français (83 % ont une bonne opinion de leur maire, selon un sondage IFOP pour Le JDD), les édiles, comme les députés, ne sont plus épargnés par la crise démocratique et ses dérivés, parfois violents.

« Nos concitoyens sont devenus sans pitié avec le maire », observe Eric Krezel, premier magistrat de Ceffonds, en Haute-Marne (600 habitants). Si le président de l’Association des maires ruraux de ce département n’a jamais été directement confronté à la violence physique, il raconte que les gens ne se gênent pas pour l’interpeller, parfois brusquement, dès qu’ils ne sont pas contents. « Un habitant est venu m’apostropher dans la rue et m’a crié dessus pendant dix minutes parce que son permis de construire mettait du temps à arriver », rapporte-t-il. Le maire de Neuillé-le-Lierre (Indre-et-Loire), Damien Foratier, partage ce sentiment. L’élu de ce village de 700 habitants juge même la fonction « dangereuse »« On est déjà venu me voir un jour avec une hache », raconte-t-il.

Autant de situations extrêmes qui viennent s’ajouter à d’autres considérations délicates.  Fin 2018, une étude du Centre de recherche politique de Sciences Po (Cevipof) indiquait qu’un maire sur deux envisageait de ne pas se représenter en mars 2020.

Dans un contexte de méfiance entre les élus locaux et l’Etat, la mise en œuvre des mesures contenues dans la loi NOTRe (portant nouvelle organisation de la République) a été vécue très négativement par les maires, qui déplorent une perte de compétences et de moyens de la mairie au profit des communautés de communes. Une partie d’entre eux désapprouvent la réorganisation des services déconcentrés de l’Etat. Pour Damien Foratier, « les maires subissent les choix politiques qui sont faits sur leur territoire ». « Il faut qu’ils puissent avoir une vraie identité au niveau local, et l’intercommunalité nous en prive », regrette-t-il.

« A quoi bon ? »

« A quoi je sers ? », interroge carrément Eric Krezel, qui explique qu’avec l’intercommunalité le poids du maire est devenu minime, alors que paradoxalement sa charge de travail a doublé. Il énumère : « Quatre soirs de la semaine sur cinq, je suis pris, environ deux pour la commune et deux pour l’intercommunalité. Matériellement, ce n’est pas très agréable. Mais, en plus, je me rends compte que ma voix ne compte pas. Alors à quoi bon ? »

Cette situation conduit, selon lui, à une « désacralisation » de la profession de maire. Un « mépris » également lié à la contestation plus générale du fonctionnement vertical de la société, ce que la crise des « gilets jaunes » a brutalement mis en lumière au cours des derniers mois. « Tout est décidé par le haut, très haut, par des gens qui n’ont aucune idée de comment fonctionne un conseil municipal », poursuit M. Krezel.

Si presque un maire sur deux ne souhaite pas se représenter, c’est aussi parce que nombre d’entre eux reconnaissent ne plus être en mesure de répondre aux demandes d’administrés de plus en plus exigeants. « C’est un peu comme les réseaux sociaux, ils veulent de l’instantané, ils sont demandeurs de services, explique encore Damien Foratier. La mairie devient un peu le bureau des pleurs et le service des réclamations ; les administrés estiment que tout leur est dû parce qu’ils payent des impôts. » 

Selon l’enquête du Cevipof, 71 % des maires qui ne souhaitent pas se représenter en 2020 avancent vouloir privilégier leur vie familiale, qu’ils ont souvent dû mettre de côté. « Devenir maire, c’est s’engager sur six ans, et, dans les petites communes, c’est un poste très prenant, c’est donc aussi un choix qu’il faut faire en famille », admet M. Foratier, qui n’est pas certain de vouloir briguer un deuxième mandat.

Pour autant, le maire de La Sône, Pierre Rousset, ne « souhaite pas renvoyer la balle aux administrés ». « S’ils sont violents, c’est parce qu’ils souffrent, qu’il y a un mal-être, observe-t-il. Je souhaiterais qu’il y ait une écoute un peu plus marquée de la part des pouvoirs publics. » 

Minh Dréan