Municipales à Paris : Griveaux sous la menace du dissident Villani

Le Monde du 30/08/19.


Le député et mathématicien devrait annoncer, le 4 septembre, sa candidature aux élections de mars 2020 contre la tête de liste LRM. 


Benjamin Griveaux en campagne électorale à Paris, le 29 août. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

En cette rentrée, Anne Hidalgo a de quoi se frotter les mains. Les macronistes de la capitale, qui entendent déloger la maire socialiste de Paris lors des élections municipales de mars 2020, ne cessent de se déchirer. Au point de donner l’impression d’avoir enclenché la « machine à perdre ».

Depuis la désignation de Benjamin Griveaux comme candidat officiel de La République en marche (LRM), début juillet, le prétendant malheureux à l’investiture du parti présidentiel, Cédric Villani, n’a eu de cesse de dénoncer une procédure « viciée ». Laissant planer le doute sur ses intentions, le député de l’Essonne semble plus que jamais prêt à se lancer dans une candidature dissidente. « Sa décision est mûrie, réfléchie et arrêtée », indique son directeur de campagne, Baptiste Fournier, en précisant que le mathématicien la dévoilera publiquement le 4 septembre, dans un endroit du 14e arrondissement de Paris, après l’avoir annoncée au préalable à ses équipes samedi.

Si certains de ses proches jugent encore « prématuré » d’affirmer avec certitude qu’il se présentera, la plupart assurent que les dés sont déjà jetés. Et que cet « homme libre et déterminé » a déjà opté pour une échappée en solitaire, sans étiquette partisane.

De quoi compromettre un peu plus le début de campagne de M. Griveaux, déjà affaibli par la révélation, mi-juillet, de propos insultants tenus en privé contre ses adversaires. Conscient qu’une candidature de M. Villani affaiblirait considérablement ses chances de conquête, l’ex-porte-parole du gouvernement tente de le dissuader de se lancer dans une initiative concurrente.


Tentative de rabibochage

Après avoir échoué à trouver un terrain d’entente lors de leurs discussions estivales, M. Griveaux a envoyé une lettre de trois pages à l’élu de l’Essonne, le 23 août, dans laquelle il lui propose de « copiloter » sa campagne. Une ultime tentative de rabibochage, interprétée comme un « aveu de faiblesse »« Il se retrouve obligé de courir après Villani, après l’avoir ignoré pendant plusieurs semaines ! », persifle un élu LRM de la capitale.

Seul rayon de soleil dans ce ciel ombragé : ces derniers jours, M. Griveaux a enregistré le soutien de l’ancien candidat à l’investiture, Mounir Mahjoubi, et de la maire ex-Les Républicains du 9e arrondissement, Delphine Bürkli.

Mais pour l’heure, son offre en direction de M. Villani reste sans réponse, a indiqué M. Griveaux, jeudi 29 août, lors d’un point presse consacré à la présentation de son programme en matière d’éducation. Face aux journalistes, ce dernier a joué la sérénité, sourire forcé à l’appui, disant tout faire pour« rassembler » et voulant croire à la possibilité d’un dénouement heureux. « Je suis certain que nous pouvons arriver à ce que nos convergences, qui sont bien plus nombreuses que nos divergences, l’emportent à la fin. » Voilà pour l’affichage. Car en privé, son entourage ne doute pas de la volonté de M. Villani de partir à la bataille en solo.

« Une aventure collective pas individuelle »

En attendant l’annonce officielle, le camp Griveaux et les responsables de LRM font tout pour décrédibiliser sa probable candidature. « Villani est irresponsable de semer la division », maugrée un soutien de M. Griveaux ; « il n’est pas correct de faire cela, après avoir signé un engagement à soutenir le candidat désigné », s’agace un autre.

Même tonalité dans l’entourage du chef de l’Etat. « Il y a des règles, il doit les respecter », juge-t-on, avant de dépeindre « quelqu’un d’autocentré, qui a un parcours politique sinueux, de Bayrou à Hidalgo, puis Macron ». Manière de faire passer l’ancien soutien d’Anne Hidalgo en 2014, élu député sous l’étiquette LRM trois ans plus tard, pour un homme « déloyal », prêt à tout pour assouvir son ambition. Quitte à faire perdre sa propre famille politique. « Moi je respecte le mouvement et ses règles », a souligné M. Griveaux, jeudi. Avant d’asséner : « Etre candidat à Paris, c’est une aventure collective et pas une aventure individuelle. »

Des attaques, qui laissent officiellement de marbre l’élu de l’Essonne. « Il reste fidèle au président de la République et à l’ADN d’En marche !, à ses débuts, mais ne se sent aucunement tenu d’être loyal à un appareil politique », indique un de ses proches, expliquant que, pour cette raison, M. Villani ne devrait pas donner suite à la main tendue de M. Griveaux. Ses soutiens façonnent une image d’« homme libre », en dehors des partis et des clivages, qui souhaiterait établir un « dialogue direct » avec les Parisiens, en rêvant que les ingrédients ayant permis à M. Macron d’accéder à l’Elysée permettront à leur champion de ravir la capitale. « C’est quelqu’un d’exceptionnel et je suis convaincue qu’il sera maire de Paris », estime la députée LRM, Anne-Christine Lang, en voyant « un parallèle entre les attentes des Parisiens à son égard et la manière dont le pays était en adéquation avec Macron en 2017 ».


« Si on perd Paris, on perd Paris ! »

Reste à savoir le sort qui serait réservé au mathématicien, s’il se lance. Au sein de LRM, certains assurent qu’en cas de dissidence, il sera « automatiquement exclu », en application de l’article 33 des statuts du mouvement. D’autres, au sein de l’exécutif et de la majorité, estiment qu’il serait préférable de ne pas se presser, afin de voir si M. Villani est mieux placé dans les sondages. Auquel cas, le candidat investi courrait alors le risque de se faire « débrancher », au profit de son rival… Des conjectures fragiles, en l’état. Seule certitude : M. Macron ne souhaite pas intervenir pour démêler ce panier de crabes. « Il n’appellera pas Villani, ce n’est pas son boulot de faire ça », assure un proche du chef de l’État.

En attendant le 4 septembre, les mises en garde se multiplient pour tenter de changer le cours d’une histoire, qui semble déjà écrite. « Cédric est mathématicien, mais il faudrait qu’il soit bon calculateur. La division, c’est l’échec », a prévenu le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, lundi, sur Europe 1.

En privé, l’optimisme n’est guère de rigueur chez les macronistes, pour qui cette campagne « partie de travers » a peu de chances de mener à la victoire. « On ne peut gagner Paris qu’en rassemblant et en élargissant. Là, on se divise et on se rétrécit… », se désole un député. Certains, jugeant une candidature dissidente inéluctable, commencent même à intérioriser le scénario d’une défaite. « Si on perd Paris, on perd Paris ! Ce n’est pas le seul enjeu du quinquennat, s’agace un ténor du parti. Cela ne voudra pas dire qu’on ne pourra pas gagner la présidentielle de 2022. »


Les « marcheurs » de la capitale divisés

Benjamin Griveaux ou Cédric Villani ? Devant un tel choix, de nombreux « marcheurs » à Paris sont divisés. Candidat malheureux à l’investiture de La République en marche (LRM) début juillet, Cédric Villani doit annoncer le 4 septembre ses « intentions ». Mais tout laisse à penser que le député mathématicien a décidé de ne pas accepter la désignation de Benjamin Griveaux et de faire dissidence.

Un tel choix risque de fracturer sur le terrain les militants parisiens de LRM. « Je soutiens Cédric Villani depuis le début et s’il se présente je le suivrai envers et contre tous », déclare Henri, 71 ans, « marcheur » dans le 17e arrondissement. A l’inverse, Antoine Lesieur, référent des Jeunes avec Macron à Paris et membre du comité de campagne de Benjamin Griveaux, affirme avoir « toujours soutenu » l’ancien porte-parole du gouvernement et assure « que [son] organisation est pleinement rassemblée derrière lui ».

Pour Catherine, « marcheuse » de 50 ans dans le 7e arrondissement, Villani est un « opportuniste » qui fait passer « ses intérêts personnels avant l’intérêt du parti »« L’intelligence mathématique n’a hélas rien à voir avec le sens politique. Et encore moins avec la loyauté, la preuve », estime la quinquagénaire qui s’inquiète déjà de « la division et[de] la fronde [qui] sont le chemin vers la défaite ». Mickaël Pagnoux, militant des Jeunes avec Macron, abonde : « J’ai soutenu Villani à titre personnel, mais on ne peut pas gagner en étant divisés. Je comprends sa frustration, mais une candidature dissidente n’est jamais bonne. »

Toutefois, les pro-Villani ne perdent pas espoir et se réjouissent même de sa possible candidature. « Griveaux est compétent mais il ne rassemble pas et il n’arrivera probablement pas à se sortir de tout ce qui le rend arrogant. Beaucoup de marcheurs de la première heure ne veulent pas de lui, cela a déjà créé des tensions en interne », assure Matthieu Gariel, militant LRM parisien depuis 2016. Les soutiens du mathématicien s’insurgent contre les conditions de désignation en juillet par la Commission nationale d’investiture de LRM, qu’ils qualifient de « choix bien mal inspiré » ou de « mascarade » sur les réseaux sociaux.

« Marcheur » dans le 20e arrondissement, Roger, 50 ans, prévient qu’il votera « pour Villani s’il se présente car lui a une vraie ambition pour Paris », contrairement à Benjamin Griveaux dont il juge le programme « risible ». Certains misent même à terme sur un retournement de situation. « Lorsque Villani aura lancé sa candidature, j’espère que les élus qui avaient déjà choisi Griveaux comprendront qu’il faut faire le choix d’un rassemblement derrière Villani, le seul qui puisse faire gagner LRM à Paris », estime Matthieu Gariel.


(Par Minh Dréan)

Alexandre Lemarié