Pour la rentrée, le gouvernement veut « pousser les feux sur l’écologie »

Le Monde du 29/08/19.


Projet de loi antigaspillage, convention citoyenne pour le climat... L’exécutif veut mettre son agenda vert au premier plan en cette rentrée. Certains dénoncent une tentative d’Emmanuel Macron pour récupérer des voix dans l’électorat écologiste. 


Le premier ministre Edouard Philippe quitte l’Elysée en mars 2018. LUDOVIC MARIN / AFP

La rentrée des classes du gouvernement sera verte ou ne sera pas. Avant même d’aller lisser les joues des enfants qui retournent à l’école, Edouard Philippe a décidé d’afficher sa détermination sur le plan écologique. Le premier ministre devait se rendre à Roubaix (Nord), jeudi 29 août, pour un déplacement sur le thème « zéro déchets, zéro gaspillage », en compagnie de la ministre de la transition écologique et solidaire, Elisabeth Borne, et de sa secrétaire d’Etat, Brune Poirson. Une manière d’illustrer le projet de loi antigaspillage que cette dernière doit porter au Sénat à partir du 24 septembre.

Une manière, surtout, de se placer dans les pas d’Emmanuel Macron, qui assure avoir « changé » en achevant sa conversion écolo. Le chef de l’Etat a lancé une offensive internationale, ces derniers jours, en appelant à la mobilisation en faveur de l’Amazonie – qui est en proie à de violents incendies – et en annonçant ne pas vouloir signer « en l’état » l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Il veut ainsi dénoncer le non-respect par le Brésil de ses engagements environnementaux. Ne reste plus, dans ce contexte, qu’à convaincre que le gouvernement, en France, agit.

« Nous avons décidé, avec beaucoup de constance, de pousser nos feux sur l’écologie. Nous n’en avons pas fait assez, on veut en faire plus, assure-t-on ainsi à Matignon. Quand le président de la République dit “j’ai changé”, c’est le cas de beaucoup de Français aussi. Ils attendent la transition écologique. On a la pression, et on se la met. »


Une politique des petits pas

Outre le projet de loi porté par Brune Poirson, le grand rendez-vous de la rentrée sera celui de la convention citoyenne sur le climat. Cent cinquante citoyens sont tirés au sort depuis le 26 août ; ils auront pour tâche de servir d’aiguillon à la politique du gouvernement, en rendant une liste de préconisations à la fin du mois de janvier 2020. Le projet de loi LOM sur les mobilités, censé mettre l’accent sur le sujet, lui aussi, doit par ailleurs être présenté à l’Assemblée nationale, le 2 septembre, en commission. De leur côté, les députés de La République en marche (LRM) vont consacrer en priorité leur séminaire de rentrée, le 19 septembre, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), à la transition écologique.

Cet agenda vert se veut, pour reprendre la terminologie gouvernementale,« concret » et « pragmatique »« La transition doit tenir compte des Français, de leur mode de vie, des emplois », défend l’entourage de M. Philippe. En clair, prendre son temps et ne pas soulever de haut-le-cœur dans la population. Contrairement à ce qui s’est passé avec la hausse de la taxe carbone, qui a engendré la crise des « gilets jaunes »… Une politique des petits pas qui suscite l’incompréhension chez les écologistes. Elle a conduit Nicolas Hulot à claquer la porte du gouvernement, il y a tout juste un an. « Il ne se passe pas grand-chose depuis son départ du ministère de l’écologie, regrette Jean Jouzel, climatologue et membre du GIEC. Même si l’écologie est dans les discours, dans la réalité, il n’y a pas de décisions suffisantes. »

« Les beaux discours et les alertes, c’est bien. Mais il faut surtout des actes et de la cohérence ! », exige de son côté le chef de file d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), Yannick Jadot, qui liste une série de « contradictions » de la part du pouvoir.« Emmanuel Macron dit vouloir défendre l’Amazonie mais la France est le premier importateur de sojas des Amériques et favorise l’élevage industriel sur notre territoire, qui dépend du soja brésilien ! », déplore le député européen, qui plaide pour un embargo sur ce produit. L’écologiste reproche aussi au gouvernement d’avoir accordé en Guyane, le 31 juillet, des permis d’exploration de mines d’or sur une surface de 5 000 hectares, ou encore d’avoir réduit le budget alloué à l’isolation des bâtiments.


L’électorat écologiste a un socle constitué

« L’objectif de Macron n’est pas de sauver le climat et la biodiversité, mais de récupérer des voix dans l’électorat écolo », accuse celui qui a conduit EELV au score de 13,5 % aux élections européennes, en mai. « Macron a compris le danger politique. Il a bien saisi que la dynamique en faveur de l’écologie ne s’arrêtera pas et qu’à côté de lui et de l’extrême droite, un troisième pôle est en train d’émerger », souligne Delphine Batho, députée (Génération Ecologie) des Deux-Sèvres et ex-ministre de l’environnement.

De fait, il y a urgence pour la majorité. A Matignon, l’entourage d’Edouard Philippe observe de près les sondages en vue des élections municipales de mars 2020. En particulier dans les grandes villes. « Le fait nouveau, c’est que l’électorat écologiste a un socle constitué, qui tourne autour de 16 à 22 points. Quel que soit le profil du candidat écologiste, il aura un socle minimal d’électeurs », prédit un conseiller du premier ministre, qui a sous les yeux les chiffres d’une douzaine de grandes villes. A chaque fois, le candidat écolo y arrive en deuxième position. Or, comme le souligne un proche de M. Macron, « il y a une très grande porosité » entre l’électorat écologiste et celui du chef de l’Etat. Il convient donc de bien choisir ses mots et ses actes.

L’opération séduction semble pour l’instant porter ses fruits dans l’opinion. Le redressement de la cote de popularité de M. Macron en août (+ 2 points), avec 34 % de Français satisfaits de son action, s’explique en grande partie par une progression auprès des électeurs se disant proches d’EELV (41 % de satisfaits, +14 points), selon un sondage IFOP pour Le Journal du dimanche, publié le 25 août.

Peu importe que l’offensive soit intéressée ou non, la chef de file des écologistes de la majorité, Barbara Pompili, se réjouit en tout cas « des engagements pris » par le gouvernement et veut croire à un changement de mentalité. « L’exécutif avait déjà pris conscience que l’enjeu écologiste était incontournable, mais là, on est passé à une autre étape. Emmanuel Macron et Edouard Philippe semblent avoir pris conscience de l’urgence écologique. C’est une évolution positive », juge la députée LRM de la Somme, faisant fi des critiques. « Le gouvernement aurait intérêt à plus écouter et travailler avec les associations écologistes », nuance de son côté le député (ex-LRM) du Maine-et-Loire, Matthieu Orphelin, proche de Nicolas Hulot.


Incarner le virage vert de l’exécutif

« Pour l’opposition, c’est toujours trop ou pas assez ! », s’agace Bérangère Abba, députée LRM de Haute-Marne. « Il est facile de souligner ce qu’il reste à faire mais, en réalité, la somme des actions concrètes déjà menées est énorme », estime son collègue de l’Isère, Jean-Charles Colas-Roy. Pour mettre en avant le bilan de la majorité, les deux responsables de la thématique « transition écologique » au sein du parti présidentiel citent la prime à la conversion pour les voitures polluantes, l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, l’arrêt du projet minier de la Montagne d’or en Guyane, l’augmentation du chèque énergie, ou encore la fermeture des quatre dernières centrales à charbon du pays d’ici à 2022.

Au-delà des municipales, l’écologie n’est pas sans importance en prévision de la prochaine élection présidentielle, en 2022, voire plus loin. « Les partis de droite et de gauche ont été en peine de définir une doctrine sur le sujet. La question écologique repose toute la question des catégories politiques traditionnelles, elle va les redéfinir, estime ainsi Ismaël Emelien, ex-conseiller spécial de M. Macron à l’Elysée, qui est resté en lien avec le chef de l’Etat. Le relatif bon score de LRM aux européennes est en partie explicable par le fait que la dimension écologique a été traitée pendant la campagne. »

Certains, comme le député de la Vienne, Sacha Houlié, définissent maintenant le macronisme comme un « libéral-écologisme », qui s’opposerait au bloc autoritaire représenté par Marine Le Pen. Face à l’instabilité du ministère de la transition écologique et solidaire – qui a connu trois titulaires du poste en deux ans –, M. Macron semble donc décidé à incarner lui-même le virage vert de l’exécutif. Peu importe qu’Elisabeth Borne soit « encore moins connue que François de Rugy », comme le souligne un familier du pouvoir, ou qu’elle n’ait pas le rang de ministre d’Etat, contrairement à ses prédécesseurs. Comme souvent en Macronie depuis deux ans, tout passe par le chef.


Alexandre Lemarié et  Olivier Faye